Rencontre avec Jean Jourdheuil

Rencontre avec Jean Jourdheuil
Rousseau, seul face à tous dans la vie et au théâtre

Philosophe, écrivain ou musicien, Rousseau est avant tout solitaire. Mais c’est un solitaire qui cherche souvent à expliquer son comportement, les autres hommes et ce qu’il pense d’eux. En 1978 (deux cents ans après la mort de Rousseau), Bernard Chartreux et Jean Jourdheuil créent la pièce Jean-Jacques Rousseau. Seul en scène, le jeune Gérard Desarthe l’incarnait dans un monologue composé entre autres d‘extraits des Rêveries du promeneur solitaire, des Confessions et de la Lettre à d’Alembert. Le texte a été réédité en juin 2010, aux éditions… des Solitaires intempestifs.

Jean Jourdheuil m’a donné rendez-vous au Café Français, à Bastille, pour un Rousseau balloté entre France et Suisse mais consacré à la Révolution française, notamment autour des murs de la prison de la Bastille. Enseignant à l’Université de Paris X en arts du spectacle, il est également écrivain, metteur en scène et surtout traducteur. Depuis sa création, Jean-Jacques Rousseau a été joué des centaines de fois, en France et à l’étranger, en français ou traduit. La réédition récente est due à une nouvelle mise en scène, jouée au Festival Villeneuve en scène en juillet.

À l’origine de Jean-Jacques Rousseau, il y avait une pièce intitulée Maximilien Robespierre, tragédie-rêverie. Robespierre se revendiquant rousseauiste, les deux auteurs ont eu à lire plusieurs textes de cet inspirateur de génie. Le titre même de la pièce sur Robespierre montre déjà l’allusion à Rousseau. Jean-Jacques Rousseau a été écrit suite à une commande. Sa forme est singulière, fonctionnant tel un zapping onirique d’une séquence à l’autre, chacune portant un titre-sujet tels « la ville », « l’utopie» ou « le théâtre ».

« Ma première idée était celle d’une pièce à trois personnages : Rousseau comme Alceste, Philinte et Célimène. Mon idée vient d’une pièce de Jacques Oblen (un allemand ami du jeune Goethe de la fin du XVIIIème, auteur de Les amis font le philosophe). Nous avons fait des relevés de textes et je me suis servi de mes souvenirs assez précis de la rêverie sur le lac de Bienne, souvent commentée comme étant celle de l’utopie. Je l’ai donc recopiée, puis j’ai pensé à la Lettre à d’Alembert pour la critique du théâtre et des spectacles. Cette critique avait une sorte d’actualité dans ces années-là, grande époque de l’épanouissement de la télévision. Tous les gens qui avaient vécu normalement sont devenus comme aliénés à la télévision -au spectacle. Cela faisait écho au texte de Rousseau. Ensuite, il devait recevoir la visite de son Philinte. Le personnage de Célimène serait venu de différentes femmes avec qui il a eu différents rapports. J’ai pensé que Rousseau allait déraper un soir, se prendre pour Alceste et allait recevoir la visite d’autres personnages, qui sont devenus deux marionnettes dans le spectacle. Rousseau se serait adressé à eux avec des extraits du Misanthrope. Ensuite, il y a le choix d’en venir au monologue. L’idée m’est venue après avoir assisté au spectacle d’un monologue tiré d’Ulysse de James Joyce. En l’écoutant, je m’étais dit que le monologue peut inclure tout le théâtre. C’est devenu le pari : que le monologue ne soit pas qu’un personnage qui soliloque, mais une forme qui puisse envelopper tout le théâtre. Entre temps, Chartreux et moi avons relevé des choses dans les textes qui ont donné ce montage. »

En 1776, Rousseau a un accident à Ménilmontant et aux répercussions inattendues. Ironique, Jean Jourdheuil dit qu’il a voulu nous y donner rendez-vous. Mais, ajoute-t-il, les lieux ont bien changé depuis. Il allume une Gauloise.

Comment imagine-t-on un texte comme celui-là ?

 « À cette époque, et encore maintenant, j’ai beaucoup travaillé avec des peintres dont Lucio Fanti, qui avait des tableaux consacrés à l’Union soviétique, qu’il connaissait bien. Sur une de ses toiles, on voyait une tente, de l’herbe, un arbre. Son feuillage était fait de lettres en cyrillique. Longtemps avant d’avoir monté le texte, le décor était prévu avec un arbre, une tente et une île de livres, les lettres de l’arbre étant au sol. Quelques uns de ces livres s’allumaient quand on les ouvrait. Quand Rousseau ouvrait un livre, il était éclairé par le bas. Au début de la pièce il était sur cette île de livres, l’utopie de l’Ile de Bienne, évoquée par la tente fermée. Le théâtre s’activait quand Rousseau sortait de la tente et fabriquait comme son propre tombeau, avec un buste de lui et des bonsaïs qu’il allait arroser. La pluie de l’arrosoir s’accompagnait de coups de tonnerre, le personnage était actif et non plus méditant ; on était au théâtre avec un Rousseau qui en parlait et le critiquait, s’adressant directement aux spectateurs. Il était l’homme de la campagne qui sortait de sa tente, face aux citadins dans la salle qui allaient parler du spectacle en en sortant. On avait écrit les Rêveries du campeur solitaire ! (Jourdheuil rit) De lieu en lieu, Rousseau s’isole de plus en plus pour finir dans la relégation absolue. Paradoxalement, c’est loin de tous les hommes qu’il peut parler d’eux : il est devenu un exemplaire par excellence de l’humanité. »

 Que pensez-vous des textes comme les romans historiques, qui mettent en scène des personnages et événements factuels mais du passé ?

« En 2004, j’ai fait un spectacle d’hommage à Michel Foucault, qui était dans mon esprit une suite à Jean-Jacques Rousseau, pour les 20 ans de la mort de Foucault. On m’avait proposé de faire une lecture ; j’ai proposé de faire un spectacle, avec un acteur et un musicien de glass harmonica. Je me suis rendu compte après qu’il s’agissait d’un geste de monument funéraire pour Foucault. Les commémorations sont peut-être le Panthéon à l’état volatile. Dans les années 70, j’ai écrit un film qui se passe pendant la révocation de l’Édit de Nantes dans les Cévennes. À la fin des années 80, j’en ai écrit un autre sur le médecin à l’époque des Lumières. J’aime bien la période des Lumières ; ça ne me viendrait pas à l’idée de le faire sur une autre période. Le médecin est un personnage nouveau dans l’ordre du savoir et de l’organisation de la société. Ce sont les premières luttes contre les épidémies, et l’activité du médecin est de faire en sorte que la nature soit travaillée par la raison, comme la connexion entre la pluie et les rhumes. Ils ont dû imposer une grille rationnelle à la nature et l’autorité de la médecine contre celle seigneuriale. »

« En 1979, un an après la création de la pièce, elle a été filmée en studio pour Antenne 2. C’est passé à une heure de grande écoute, ce qui n’est plus imaginable aujourd’hui. Ce qui avait intéressé ce bon réalisateur de télévision était la critique implicite de la télévision. Il avait filmé comme si l’acteur de Rousseau s’adressait au téléspectateur, l’interpellait directement, puis se détournait de lui et échappait à son regard, se détournait. »

Comment s’est passée cette écriture à quatre mains, et pourquoi cette écriture compilatrice ?

« On avait envie de prendre des matériaux. C’était une proposition improvisée, faite presque de la main gauche. Mais elle n’a été possible que parce qu’il y avait eu tout le travail du spectacle précédent. Nous avons circulé dans l’œuvre de Rousseau par association d’idées. Le texte est d’ailleurs monté sur le mode d’association d’idées. Lorsqu’on arrive à un retrait absolu et à refuser de communiquer, on se met en situation de pouvoir communiquer avec les autres. En travaillant sur Robespierre, c’est comme si j’avais vécu avec Rousseau pendant un certain temps. Surtout, il n’y avait pas d’objectif utilitaire à l’origine de Jean-Jacques Rousseau. Si ç’avait été un projet de spectacle pour passez devant une commission, j’aurais été incapable de donner quelque chose comme ça (il tapote le livre). On se téléphonait avec Chartreux mais ne se voyait pas parce qu’il était à Strasbourg et moi à Paris. C’est moi qui ai donné la pulsion initiale. On a discuté avec Chartreux et monté chacun de notre côté, mais c’était moi qui avais la dernière main car je devais mettre en forme la pièce. Ça ne s’est achevé qu’en répétitions. »

Mon avis

La construction de Jean-Jacques Rousseau, qui est une adaptation d’après les textes de l’homme du XVIIIème, le rend peut-être plus littéraire que théâtral. Il est ainsi très accessible et facile à lire, qu’on ait en tête un peu, beaucoup ou très peu de la biographie de Rousseau. Il est un bon moyen d’approche et de réflexion sur sa pensée, doublé par son entourage d’une préface et d’une postface très intéressantes.


Cette rencontre a eu lieu fin 2010.

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