De la lavande sur la colline – nouvelle

Cette route, je la connais. Enfin, on appelle ça une route, mais c’est un chemin. Soixante-dix ans que je l’emprunte. Quand j’étais gamin, je me souviens, certains montaient à dos d’âne. Cette route mène à une vue splendide sur Marseille. De là, on la domine. Avec le temps, le chemin s’est élargi. Avant, il ne faisait pas un mètre. Aujourd’hui, les parisiens montent en 4X4. Ils nous font chier, ces parisiens ! Bientôt, on n’aura même plus nos espaces naturels. Peuvent pas rester chez eux ? Pour l’heure, c’est encore préservé. Je devrais mourir avec mon chemin encore dans cet état. L’heure de ma fin précédera celle de ce chemin. J’espère. J’ai toujours aimé cette voie. Je l’emprunte au printemps, pour voir les bourgeons ; en été, pour me rafraîchir sous le dernier arbre ; en automne pour voir les feuilles tomber et en hiver pour le calme qui y baigne. Cette route ne mène à rien. Cela n’a pas d’importance. Quand je travaillais, j’aimais y cheminer pour me reposer. Depuis ma retraite, j’y vais à moitié par habitude, à moitié pour entretenir mon cœur. Un peu au-delà du tracé des 4X4, sur les côtés, il y a de l’herbe folle, des fleurs, puis des arbres. C’est la fin du printemps. Je suis resté un enfant dans ma tête : j’ai toujours aimé voir refleurir la nature. C’est pour ça aussi que je viens là. Il n’y a pas de meilleur endroit.

Photo prise à Paris en juillet 2009

Photo prise à Paris en juillet 2009

Le cagnard est haut, l’air est bon. La lavande, cette princesse violette, cette douceur, commence à sentir. Que j’aime son odeur ! Le plus lointain souvenir qu’il me reste remonte justement à ce chemin. J’étais tout môme. Avec des amis, nous voulions voir la mer de haut. On allait d’un bon train, quand tout à coup j’ai senti la lavande. Mon premier amour. Je l’ai sentie avant de la voir, et à des mètres ! Aveugle, me déplaçant grâce à mon seul odorat, je me suis approché d’un pied de lavande. Sans l’arracher, je l’ai senti. C’était si bon. Mes amis s’impatientaient ; je leur ai dit que j’allais les rejoindre. Mais je suis resté là, jusqu’à ce qu’ils redescendent, dans un état second. Le même que celui dans lequel je suis présentement. Je fourre mes mains dans la lavande, pour les imprégner de cette odeur. Je n’ai plus les petites mains potelées d’autrefois mais de grosses mains pleines de rides. Qu’importe ! Leur parfum de lavande leur redonne leur charme d’autrefois.

Il commence à être tard. Je vais devoir redescendre. Je sens mes mains, et reprends ma route. Ce chemin, pour n’importe qui, serait simplement mignon. Il représente tout pour moi. De ma jeunesse jusqu’à ma mort, je l’ai aimé. Le seul à qui je sois resté fidèle. Mes pieds foulent le gravier terreux et je file aussi lentement que mon âge me le permet vers Marseille, tout heureux, le nez rempli de lavande. Cet été, les flancs de la colline seront violets. Je reviendrai.

HC
janvier 2009

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