Le Pokémon et le pigeon

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Place du Palais royal, Phnom Penh, août 2016

Une partie de l’Occident chasse les Pokémon, tandis que l’autre partie commente cette vague de fureur. Ç’a été soudain. On n’avait vu venir ni le phénomène, ni son expansion. Tout le monde a quelque chose à en dire : ça me fait sortir, ça me permet de découvrir des endroits, proclament les uns ; c’est idiot et dangereux, avertissent les autres. Chacun a des arguments.

Ce qui est presque plus stupéfiant encore que la vitesse de propagation de ce jeu est le nombre de commentaires qu’il produit. Une nouvelle figure du réactionnaire apparaît, publiant sur les réseaux sociaux des photos d’enfants jouant aux billes ou dans un cours d’eau et précisent : « je suis très heureux d’avoir eu cette enfance ». Ils en sont peut-être heureux mais aujourd’hui c’est sur Internet qu’ils publient cela, de même que les joueurs de Pokémon Go y sont connectés.

Il y a, comme souvent, un grand oublié dans la mise en récit de cette nouvelle lubie (qui commence déjà à s’essouffler). Je n’en suis pas fier, mais je dois l’avouer : c’est parce que je suis au Cambodge que j’y pense. Ce grand oublié, c’est le reste du monde. Le monde entier moins l’Occident – et, dans ce cas, le plus extrême de l’Extrême-Orient. Je ne parlerai que de l’exemple que j’ai sous les yeux, par peur sinon de m’égarer. Pokémon Go n’est pas arrivé au Cambodge (transformerait-il le musée du génocide en arène ?). Les smartphones y sont pourtant légion.

À Phnom Penh, en fin de journée, habitants et touristes se promènent le long des quais. La place du Palais royal est particulièrement agréable pour cela, permettant de s’asseoir dans l’herbe. On y discute, on y mange, on y joue et on y regarde le monde tourner. Pour ma part, j’y écris aussi. Ce lieu m’inspire. Souvent un bruit ou un geste à peine perçu dans le coin de l’œil attire mon attention. C’est une adolescente. Elle est seule, chose assez rare : en général on se promène entre amis ou en famille.

Mais elle n’a pas besoin de compagnie pour s’amuser. Du haut de ses quatorze ou seize ans, de même que les tout-petits qui tiennent à peine debout, elle se met à courir à la poursuite des pigeons. Quand elle les a fait s’envoler elle reprend un pas naturel et sourit, d’un bonheur candide.

En Occident on chasse les Pokémon. Ici on continue de courir après les pigeons. Et il ne s’agit pas de les attraper, en dépit des mains qui s’élancent vers les ailes : je ne sais pas elle mais moi enfant, si j’avais attrapé un pigeon j’aurais été terrifié.

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Capture d’écran du Dark Knight

août 2016

P.S. : j’ai appris depuis que le jeu en ligne était disponible à Phnom Penh. Les journaux dressent quelques portraits de joueurs, mais personne ne marche le nez sur son écran.

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2 réflexions sur “Le Pokémon et le pigeon

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  2. Pingback: Portrait #9 – Les jeunes femmes qui faisaient des bulles de savon | Hubert Camus

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