La Dame de Rangoon et l’homme fort de Phnom Penh

La Dame de Rangoon et l’homme fort de Phnom Penh
Longue vue vers l’Asie du Sud-Est

Vue intérieure de la Pagode Shwedagon, à Yangon (juillet 2017)


Les
media ont beaucoup parlé, entre la mi-septembre et début octobre 2017, d’une région généralement oubliée : l’Asie du Sud-Est, en particulier du Cambodge et du Myanmar (Birmanie).

Pour en dire quoi ? Du Myanmar il a été question des Rohingyas et du massacre des musulmans, s’apparentant parfois au génocidei en tant que crime de masse ciblant une population précise. Cela est factuel : il n’y a malheureusement pas matière à débatsii.

Ce qui est plus étonnant est que nos media français et occidentaux s’attardent sur la personne d’Aung San Suu Kyi. Sa réaction et son caractère tardif ont provoqué des remous : on s’interroge sur sa qualité de récipiendaire du Prix Nobel de la Paixiii. La « communauté internationale », quelle qu’elle soit, irait jusqu’à s’interroger pour lui ôter ce titreiv.

Qu’est-ce que la communauté internationale a à voir avec cela ? Surtout : que connaît-elle et que comprend-elle de la situation réelle sur place ? Enfin, en quoi les sentiments de la prétendue communauté internationale intéressent-ils (dans les deux sens du terme) les Birmans ?

Je pose pour ma part comme principe mon incapacité à parler d’un pays dans lequel je ne suis pas né, ne vis pas, dont j’ignore la langue et dont je sais les différences culturelles avec l’Europe trop fortes pour prétendre au contraire. Cela n’aidera pas la « communauté internationale » mais la dame de Rangoon jouit en son pays d’un statut délicat – ambivalent.

D’un côté est La Grande dame. On parle d’elle avec un infini respect, on s’émeut d’entendre son nom sortir de la bouche d’un touriste. Aung San Suu Kyi demeure très aimée : les Birmans n’ont pas oublié ce qu’ils ont vécu, ce dont ils sont en train de sortir. D’un autre côté, fi des dirigeants d’organisations et chefs d’autres pays : ce sont les Birmans, les premiers, qui ont placé beaucoup d’espoirs en la fille du Bogyoke (Général) Aung San. Eux aussi comparent leurs espérances à leurs réalisations et ne sont pas satisfaits.

Mais eux gardent conscience du fait qu’Aung San Suu Kyi ne dispose pas du pouvoir. Elle est une figure majeure et une meneuse, mais elle n’a dans ses mains ni le gouvernement ni les ministères les plus importantsv, conservés par la junte. Déception ne signifie pas injustice.

Dîneurs sur la place du Palais Royal de Phnom Penh, août 2017

 

Le deuxième pays de la région sous le feu des projecteurs est le Cambodge. Les titres de la presse occidentale sont sans ambiguïté : on parle de « dérive autocratique » et « totalitaire »vi, quand ce n’est pas de « chemin vers la dictature »vii. La situation est effectivement inquiétante.

Hun Sen, premier ministre depuis 1998 du fait d’élections que certains estiment contestables, a cherché à intimider l’an dernier le siège d’un parti d’opposition. Cet été, il a étendu ses démonstrations de force. Pour asseoir son autorité, il a envoyé des troupes à une frontière disputée avec le Laos. Son gouvernement a arrêté ou expulsé nombre des opposantsviii qui n’avaient pas déjà fui. Un journal a été contraint de fermer, écrasé par une amende impossible à payer. La liste pourrait s’étendre sans peine.

En contrepartie, Hun Sen achète des voix pour les élections à venir. Les ouvriers Phnompenhois ont vu leur (faible) salaire (faiblement) augmenter, en plus d’un accès gratuit aux (rares) autobus, seuls transports en commun publics de la capitale. L’Occident appelle cela de la démagogie. L’Occident s’étouffe, peut-être à bon droit, de manœuvres contraignant des media à se taire, c’est-à-dire de manœuvres brimant la liberté d’expression.

Cela n’est pas à remettre en cause. Mais l’Occident devrait apprendre à se taire et à regarder. Pas ponctuellement, pas pour dénoncer un génocide et l’émergence possible d’un totalitarisme, mais sur le temps long.

Hun Sen, pour de multiples raisons, n’est pas aimé de tous les Khmers. Aucune contrepartie ne pourra compenser ses abus, mais certains de ses gestes en direction de la population étaient attendus depuis longtemps.

Sans verser dans un néocolonialisme immonde, nous ne pouvons pas comprendre – au sens fort – le fonctionnement et le quotidien réels de ces pays. Je ne parle pas du fait que nous ne nous y intéressions que dans leurs moments de crise, je ne m’étalerai pas sur le fait que nous aurions beaucoup à apprendre, avec humilité, d’eux ; je dis que nous devons accepter le fait que nous ne puissions pas les comprendre. Observons et alertons quand cela nous semble nécessaire, mais gardons-nous de juger et d’employer de grands mots – que nous ne maîtrisons même pas.

Le Myanmar ne se réduit pas au massacre des Rohingyas sous le regard indifférent d’Aung San Suu Kyi, le Cambodge ne se réduit pas à un Hun Sen qui brime son peuple. Acceptons notre distance et faisons-en une force, plutôt que d’essayer vainement d’imposer nos principes. Gardons-nous, surtout, de jeter des pleins feux sur ce qui sont certes des réalités mais circonscrites, si c’est pour quelques semaines plus tard n’en plus parler – n’y plus penser.

 

octobre 2017

P.S. : ceux intéressés par la culture dans la capitale khmère se reporteront à Phnom Penh culture.


i « Les Rohingyas, victimes de «nettoyage ethnique» ou de «génocide» ? », Libération, 21 septembre 2017 (http://www.liberation.fr/planete/2017/09/21/les-rohingyas-victimes-de-nettoyage-ethnique-ou-de-genocide_1597987) ; « Rohingyas : Macron évoque un « génocide en cours » en Birmanie », Europe 1, 20 septembre 2017 (http://www.europe1.fr/international/rohingyas-macron-evoque-un-genocide-en-cours-en-birmanie-3441599).

ii Quoique. Car il ne faut pas assimiler l’ensemble du pays et de sa population à ces exactions. À Yangon (Rangoun) les hommes barbus et les femmes voilées sont regardés avec moins d’insistance que dans certaines villes françaises. Il existe un quartier musulman, avec ses mosquées, où le touriste ne sent aucune tension particulière.

iii « Persécution des Rohingyas en Birmanie: que fait Aung San Suu Kyi ? », Marianne, 29 août 2017 (https://www.marianne.net/monde/persecution-des-rohingyas-en-birmanie-que-fait-aung-san-suu-kyi) ; « Massacre des Rohingyas en Birmanie : l’inexplicable silence d’Aung San Suu Kyi », Le JDD, 5 septembre 2017 (http://www.lejdd.fr/international/asie/massacre-des-rohingyas-en-birmanie-a-quoi-joue-aung-san-suu-kyi-3428072) ; « Crise des Rohingyas : Aung San Suu Kyi sous pression internationale », Le Figaro, 15 septembre 2017 (http://www.lefigaro.fr/international/2017/09/15/01003-20170915ARTFIG00330-crise-des-rohingyas-aung-san-suu-kyi-sous-pression-internationale.php).

iv « Aung San Suu Kyi dans le collimateur de l’ONU pour le traitement des Rohingyas en Birmanie », Huffington Post, 13 septembre 2017 (http://www.huffingtonpost.fr/2017/09/13/aung-san-suu-kyi-dans-le-collimateur-de-lonu-pour-le-traitement-des-rohingyas-en-birmanie_a_23207995/).

v « Birmanie : Aung San Suu Kyi, l’icône démocrate, silencieuse face à l’armée », Le Monde, 4 janvier 2017 (http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2017/01/04/aung-san-suu-kyi-l-icone-democrate-silencieuse-face-a-l-armee_5057402_3216.html).

vi « Cambodge: la dérive autocratique du Premier ministre Hun Sen », RFI, 6 octobre 2017 (http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20171006-cambodge-politique-derive-autocratique-opposition-hun-sen-droit-homme) ; « Le Cambodge sous l’emprise du régime totalitaire de Hun Sen », Le Soleil, 27 septembre 2017 (https://www.lesoleil.com/opinions/point-de-vue/le-cambodge-sous-lemprise-du-regime-totalitaire-de-hun-sen-6af2921cb46e1450f3a89b4b0f991c15).

vii « Le Cambodge sur le chemin de la dictature », Le Monde, 5 septembre 2017, (http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/05/le-cambodge-sur-le-chemin-de-la-dictature_5181235_3232.html)

viii « Cambodge: le chef de l’opposition condamné à cinq ans de prison », RFI, 27 décembre 2016 (l’affaire n’est pas nouvelle, seulement renouvelée : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20161227-cambodge-le-chef-opposition-condamne-cinq-ans-prison) ; « Le Cambodge s’enfonce dans la répression », La Croix, 3 septembre 2017 (https://www.la-croix.com/Monde/Asie-et-Oceanie/Le-Cambodge-senfonce-repression-2017-09-03-1200874015)

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