Scarron fratricide | 2e partie

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Les frères dans les nouvelles espagnoles

Scarron a intercalé dans son roman plusieurs nouvelles qu’en bon hispanophile, il a tiré de la littérature ibérique. Deux nous intéressent dans leur rapport au frère : Le juge de sa propre cause (seconde partie, chapitre 14, pages 258 à 289) et bien sûr Les deux frères jumeaux (seconde partie, chapitre 19, pages 309 à 333), tirées respectivement de Maria de Zayas (1634) et Castillo Solorzano (1640). Dans la première nouvelle nous suivons l’histoire de Sophie, Espagnole enlevée par un Maure. Elle commence son récit au procès de son ravisseur par ces mots : « J’eus un frère plus jeune que moi d’une année ; il était aimable autant qu’on le pouvait être ; il m’aima autant que je l’aimai » (262). L’amour, au vrai, les unit tellement qu’inséparables, ils apprennent mutuellement ce qui n’est habituellement enseigné qu’à l’autre sexe. Le bonheur ne dure pas : « l’état heureux de nos amours innocentes fut troublé par la mort de mon aimable frère : une fièvre violente l’emporta en huit jours » (262-263), sans autre forme de procès. Malgré ce malheur qui l’afflige, Sophie en vient au récit de ses amours et à ce qui a mené au procès de son persécuteur. La mort de son frère ne sert qu’à l’introduction de son récit, comme preuve initiatrice de son destin digne de pitié (tant pis si la nouvelle insérée se clôt sur un mariage heureux). Hubert Camus

Dans la plus pure tradition classique et courtoise, Dorothée et Feliciane de Monsalve sont « les deux plus aimables filles de Séville » (309) et le meilleur parti de la ville, dans Les deux frères jumeaux. Mais elles sont trop longtemps de bonne intelligence : si elles sont au cœur du récit, elles ne donnent pas leur statut de sœurs au titre. Dom Sanche de Sylva et Dorothée s’aiment sans limite. Ils doivent se séparer et « [p]endant sa maladie, il [dom Sanche] fit dessein de laisser tout le monde dans la croyance qu’on devait avoir de sa mort pour n’avoir plus tant à se garder de ses ennemis […] et pour éprouver la fidélité de Dorothée » (322). Son frère, dom Juan de Péralte, s’embarque pour l’Espagne dans l’espoir de retrouver dom Sanche mais tombe aussitôt amoureux de Dorothée, sans retour : elle est fidèle à dom Sanche (323). Dans le même temps, Feliciane tombe sous le charme de dom Juan. Après bien des péripéties, sans se reconnaître et se croyant rival l’un de l’autre, les frères sont près de tirer les armes contre leur sang : « Les deux frères rivaux se virent et furent vus se regardant fièrement l’un l’autre, la main sur la garde de leurs épées » (332). Il faudra l’intervention de Dorothée pour démêler la fraternité. Dom Sanche épousera Dorothée, dom Juan saura aimer Feliciane et la nouvelle se clôt sur un bonheur unanime et absolu. Les nouvelles espagnoles se résolvent heureusement, mais le péril était proche et il n’est pas indifférent que Scarron ait fait conter cette histoire à ses personnages : les frères allaient s’entre-tuer. Hubert Camus

Comme un frère

Un dernier type de rapport fraternel existe dans Le Roman comique, qui aurait pu en dénouer un autre s’il eût été achevé. Il apparaît dans le chapitre treize de la première partie, lorsque le Destin raconte son histoire. Son frère de sang est mort, il ne s’entend pas avec son frère d’adoption parentale. Son parrain le recueille et lui offre bientôt d’être élevé avec les fils du seigneur du village, qui jouissent d’une instruction soignée. Le baron d’Arques prendra longtemps soin de ce jeune Destin, avant qu’il ne s’engage dans le théâtre. Le Destin fait donc la connaissance de l’aîné, Saint-Far, « brutal sans remède s’il y en eut jamais au monde » (96). En contrepartie le cadet est vif, de grande âme et beau : c’est à lui que le Destin s’attachera, et leur union sera durable malgré leur différence de condition. C’est qu’ils ne sont pas qu’amis : « je l’aimai comme un frère » indique le Destin (96, nous soulignons). hcamus.wordpress.com

Quels sont-ils, les frères que nous avons suivis jusqu’ici ? Des êtres morts ou disparus, quand ils ne sont pas des rivaux. Le frère véritable, celui qui sauve des périls, se montre prêt à donner sa vie ou simplement permettre un rendez-vous galant discret c’est celui qu’on s’est choisi, qu’on a élu. Les familles sont recomposées autour de la troupe de théâtre, jusque dans la fraternité. Parce que, sans préjudice pour les réalités sociales de l’époque, le frère dispose d’un statut particulier. Si la réalité dont le narrateur se prévaut ne suffit pas, les personnages sauront trouver leur bonheur dans cet être à part même s’il n’est pas issu du même sang.

juillet 2018 – janvier 2019

Pour citer cet article :

« Scarron fratricide », Hubert Camus, http://www.hcamus.wordpress.com/, consulté le _________

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